lundi 21 septembre 2009

Théâtre


Les livres qui ont marqué mon adolescence étaient pour la plupart des pièces de théâtre. Mes parents en avaient plein puisqu'à l'Université ils faisaient partie d'une troupe. Ainsi ma mère a eu un rôle dans une pièce de Ionesco, "La leçon". Mais à l'époque où je m'immergeais dans ce matériel, ils avaient déjà oublié leur vie étudiante, entré un peu plus dans le droit chemin, et ces bouquins comportant des pièces restaient pour mon seul usage.

Une importance majeur réside dans La leçon. J'avais à travers la physique de l'absurde accès au postural de l'acte éducatif, moi qui étais lycéen. Je l'ai pris comme un appel à la révolte.

La révolte était exaucée à la chaîne deux, l'UHF, mais la réalité des lycées était molle à mon goût. Donc, une suite d'incidents, dont une grève nationale étudiante, ont conduit à ce que ma photo, en faisant le signe de V, apparaisse dans les journaux de Grenade avec le gros titre : les protestations dégénèrent en vandalisme. Je n'aurais pas pu faire plus grave. Je fus envoyé à Paris, au Lycée espagnol, finir mon Bachillerato avec le Curso de Orientacion Universitaria.

Ionesco nous fait sentir dans sa sobre pièce l'inversion de l'ordre physique du réel par l'institution. L'on voit une jeune élève toute fraîche et dévergondée face à un professeur hésitant et névrosé, qui a l'âme torturée et qui fait des efforts pour occuper la place du savoir, qui demande presque pardon, et au pas, puis au galop, le professeur devient un sadique et l'élève une soumise à prendre à la petite cuillère. Je cite tout ça l'ayant lu une seule fois et sachant le livre ou livret très loin, chez mes parents en Espagne. Mais, soit parce que le livre comportât des photos, soit par la force et le sens de son absurde, je me souviens visuellement des deux personnages.

Autre belle pièce lue aux mêmes jours : Les bonnes, de Genet. Même étonnement. Le théâtre dépassait tout ce qui pouvait être expliqué par n'importe quel autre moyen. Deux bonnes impitoyables font le procès et la mise à mort de leur maîtresse. Elles sont impitoyables car exclues du langage par leur rapport de classe à celui-ci, de façon que quand Genet les met en paroles, c'est une explosion du sens encore plus violente que le meurtre même dont il est question.

La lecture des Bonnes venait dans la bibliothèque de la tour en bois qui surplombait le quartier de mes parents accompagnée par un petit ouvrage de Gide, "La séquestrée de Poitiers", véritable initiation à la folie.

Mais ce qui m'a fait plonger mes racines dans le goût du théâtre a été d'abord "L'Orestie", d'Eschyle, puis "Les bacchantes" d'Euripide. Mise à mort de la mère, d'un côté, et mise à mort du roi par la mère, de l'autre. Découverte de l'ivresse, dévoilée par le voyeur, qui sera sacrifié. Le fantasme masochiste le plus ancien est le plus extrême. Cela m'a amené à lire la "Poétique" d'Aristote, et tout frais de tragédie, l'assumer comme un fait empirique de premier ordre.

Aristote, à l'époque entassé dans les alentours de Platon, tantôt pour platonisant, tantôt pour post-sophiste. L'importance d'Aristote vient donnée par le Moyen Age. Si vous lisez Cicéron vous ne trouverez pas de polémiques entre suiveurs d'Aristote et ceux des autres écoles, ce qui faisait rage, c'était le stoïcisme, etc.

La conscience faisait son apparition dans ma tête adolescente telle une larve assoiffée de sang. L'humanité entière était engagée dans un meurtre cosmique, celui de ma bonne foi. La seule sortie de cet échafaud, de cette prison, était d'en accepter par l'art la persistance de la torture d'exister. Par l'art l'on devrait pouvoir se rassasier du sang de ses propres blessures, et des blessures d'autrui, sublimées, presque imperceptibles.

Mais il est encore quatre heures du matin et je dois travailler à un autre texte d'ici l'aube. Tiens, je parle comme Paul Bunyan...

7 commentaires:

Cécile Delalandre a dit…

Partir de Ionesco, en passant par Genet, Eschyle et Aristote, pour arriver à Paul Bunyan, WOW!
Je plaisante! je suis à chaque fois "bluffée" par les liens que votre cerveau utilise, un peu comme un internaute devant son clavier voyageant ça et là, à la différence que vous, vous savez où vous allez,et c'est à chaque fois comme un voyage que vous nous offrez, pour nous mener vers l'inéluctable escale toujours répétée :
"Par l'art l'on devrait pouvoir se rassasier du sang des propres blessures, et des blessures d'autrui, sublimées, presque imperceptibles."
merci, Manuel *_*

Manuel Montero a dit…

Je lisais au même temps une anthologie de Madame Frazer où elle parle des guérisseurs qui devant le malade tombent par terre et semblent se tordre de douleur pour un bon bout de temps, son mari appelait cela de la magie homéopathique...

Cécile Delalandre a dit…

Métamorphose du jeu en acte, magie, homéopathie, Faiseurs de pluie...

http://www.canalu.fr/pducteurs/science_en_cours/dossier_programmes/l_eau/du_cote_de_la_recherche/les_hommes_qui_font_la_pluie_1952

Manuel Montero a dit…

Plus qu'aux faiseurs de pluie, je pensais aux acteurs, ou à une mélange des deux.

elvi54 a dit…

"para entonces, mis padres habían olvidado el tiempo estudiantil y habían entrado por la senda correcta..." (traducción libre y memorizada) Qué melancolía me ha entrado al leer eso, MM. Quisieron captarme para el teatro, cuando estudiante. Resultó ser un ligón de areonáuticos, que se inventó una película para llevarme a su cuarto.

Cécile Delalandre a dit…

Yo también, hablaba de comediantes *_*

Manuel Montero a dit…

Feuilles détachées du rameau d'or. Elles donnent, brûlées dans une pipe, l'aveuglement d'Oedipe, don répugnant et des prophètes trésor.

Hojas arrancadas de una palma de oro. Ellas conceden, ardientes en la pipa, la ceguera de Edipo, bendicion repugnante y de los profetas tesoro.