samedi 28 février 2009

Plastiquage




Ph. : E. L.


Je pense que c'est un acteur connu, qui joue Léo Scheer dans mon imagination et mon peu de mémoire, quand je l'évoque à côté des philosophes et écrivains que je lis dans ce qu'il publie. N'ayant aucun intérêt au cinéma actuel, j'ai dû emprunter les gestes et l'allure dans un ou plusieurs trailers qui ont dû passer avant Satyajit Ray ou un autre film blanc et noir, côté Sorbonne. Fin cultivateur à mes yeux, l'acteur qui joue son rôle ne travaille pas des états de colère injustifiée ou d'un excessif dérisoire. Lui, au moins, est en couleur.

Je fais la distance entre vouloir tout savoir et préférer rester dans le doute. Et ce n'a pas été une diminution du désir, mais une ouverture vers un désir plus complexe. En faisant le portrait à l'huile d'un ami collectionneur, j'avais attribué la partie non ressemblante à une ressemblance secrète avec l'autre. Finalement même la vision de mon ami, qui nous reçoit les bras ouverts à sa table à la Fontaine Gaillon, ou à la brasserie de la Closerie des Lilas, s'avérait n'être que mise en scène des retrouvailles supposées dans mes lectures.

Ce sont des phénomènes de l'imaginaire qui viennent illustrer l'idée de plastiquage dans le livre de la philosophe Catherine Malabou que je viens d'acheter et que j'étais en train de lire avant de m'adresser à vous. Une destruction de l'identité qui ne remplit pas la tache salutaire de l'apoptose synaptique, mais qui fait apparaître une identité autre, méconnaissable, qu'on qualifiera volontiers de maligne et qu'il faudrait identifier in extremis, et sans conséquence, comme ce qui permet la froideur du pervers, et sa distance sidérale par rapport à toute histoire de culpabilité.

L'auto-fiction devrait être rudement concernée par la prose artistique de ce dernier livre de Malabou. La notion de métamorphose, qui fait chez elle déjà apparition à propos d'Heidegger, est fondatrice chez Apulée encore plus que chez Ovide, pour ce qui est des formes modernes. Chez Malabou elle semble aussi être le principe du récit.

Il arrive que j'ai lu précédemment La nuit de Mai qui développe depuis un rêve du philosophe Clément Rosset son idée de désir. Il prend bien soin d'introduire dans le jeu de personnages le dépressif, chez qui le désir fait défaut.

Je me trouve à établir un premier pont, entre le plateau où évoluent les acteurs qui jouent en boucle chez Catherine Malabou, des âmes mortes, et le triangle du dépressif face à Balzac et à Proust. Le deuxième pont est tendu sur un étang à crocodiles, et relie les deux premiers à la galerie de pervers qu'Elisabeth Roudinesco mets en scène dans La part obscure de nous-mêmes, qui est sous-titré Une histoire des pervers.

Au dîner où Roudinesco a présenté son livre il a été question de la "souffrance" du pervers, qui justifie la cure. En fait, n'étant pas féru de tant de lectures que ces femmes et hommes illustres, je me représente ces structures de perversion, névrose ou psychose comme étant assez interconnectées et munies de maigres différences. Je peux très bien voir sur le même scénario des pervers à l'âme morte, des énergumènes désirants qui subliment l'abject par l'écriture et des créateurs au passé de dandy. Dans la comédie philosophique, je suis surpris par chaque tour de main de l'acteur, charmé par le glamour que je leur accorde. Moi-même, ne me défais-je de ma propre identité quotidienne dans mon travail d'artiste ? Ne suis-je quelqu'un que je croiserais avec surprise ? Même de l'émotion ? Ne suis-je déjà sous l'impératif d'agir naturellement qui est le seul principe des silhouettes dans un tournage ?

Suis-je une personnalité traumatique, qui ne va jamais prendre sa forme finale, puisqu'elle oppose au monde une surprise constante, inépuisable ? Il faudrait que je vive en parasite de moi-même, ce qui m'a d'abord gêné dans ce que j'appelais mon écriture lunaire ou paroxystique. Mais le parasite il vide, il libère de l'espace au pervers, à toute une société secrète, un monde en marge, il permet par le tournage permanent d'un film anonyme, dans mon imagination, qu'une nouvelle réalité fasse image, fasse écran, là où l'accident, pour reprendre Catherine Malabou, avait brisé le réel. Si ce n'est que les conditions du tournage n'aient été elles-mêmes abolies par l'accident.

Les rêves se sont avérés être un très bon matériel pour ma poésie et pour ma prose poétique. Mais que dire quand le vouloir du poème reste onirique ? C'est comme un rêve sans désir, une amorce de cauchemar. Même si j'ai fait des efforts à bien écrire toute une nuit durant. C'est le cas du poème Larmes pour la mort d'Echo, composé hier en haute nuit. Je l'ai livré au public instantané de la Toile dans une demande de reconnaissance qui demande de reconnaître juste quelque chose que je ne suis pas prêt à reconnaître, qui me demeure lunaire, propre au délire. Je vois là la fonction fatale de l'oracle. L'oracle en tant que destruction, et je crie "au secours". Je voudrais ne soit-il qu'on se moque, un peu d'humour en tout cas. Et qu'on me sépare de ce puit de violence qu'est mon inconscient.

2 commentaires:

Chiqui a dit…

Una foto muy artistica. Me gusta.

Marie a dit…

J'aime beaucoup cette photo. Il y a de l'enfance dans votre regard et dans vos joues rondes. Pardonnez cette réflexion, c'est mon côté "maternel" qui s'exprime.