mardi 19 juillet 2011

Sur Dante VII



Je vous disais que mon approche de la Comédie n'était pas intellectuelle, qu'elle était romantique. Or l'écrivain romantique par essence, tout comme un peu le peintre (songeons aux désordres dans la couleur de Delacroix, qui nous semblent réussis seulement après des désordres plus intenses et d'après-coup), l'écrivain romantique perd son temps, lit passionnément mais il se doit de manquer de rigueur. Je sais que, cependant, le savant romantique reste un savant à juste titre, mais on en est pas là, on est parmi les artistes, les bohèmes, dont l'écriture parvient bruyamment et la peinture se tord affreusement.

Dans cet ordre des choses je me permets de vous parler de ce que je n'ai pas lu. La Comédie tout d'abord, puisqu'on en est là. Ensuite tous les livres desquels je viens de parler. Des livres qui, pour comble, je possède, même mouillés, pour la plupart. C'est pour cela que je tiens à ressortir la traduction bilingue de Guido Cavalcanti en espagnol par Juan Ramon Masoliver. Dans sa préface il fait part des souvenirs qu'il garde d'Ezra Pound en train de traduire en anglais pour l'énième fois Cavalcanti, à Venise, Albergo Rapallo, dans un studio bordélique donnant sur la mer. Les rimes internes dont il fait état m'avaient poussé à en faire moi-même. En même temps, Masoliver parle beaucoup des rapports entre Dante et Cavalcanti, et du regard sceptique de ce dernier sur les aspirations platoniques de Dante. J'ai lu dans la colonne italienne le poème le plus connu de Guido Cavalcanti, "Donna mi prega", définition de l'amour qui contient une ironie et un jeu sérieux propres à un athée profond et réfléchi.

Je sens l'envie de relire ce poème et, ne pouvant m'empêcher de m'entretenir d'écriture, j'aimerais vous livrer un "draft" de ma propre traduction française.


Donna mi prega, perch'io voglio dire

d'un accidente, che sovente è fero,

ed è si altero ch'è chiamato amore :

si chi lo nega possa 'l ver sentire.



Une femme me questionne, pour elle je veux dire

d'un accident, qui survient souvent et féroce,

et qui est si altier que d'amour on s'en réfère :

celui qui le dénie puisse les vers sentir.


Ed a presente conoscente chero,

perch'io no spero ch'om di basso core

a tal ragione porti conoscenza :

ché senza natural dimostramento

non ho talento di voler provare

là dove posa, e chi lo fa creare,

e qual è sua vertute e sua potenza,

l'essenza, poi ciascun suo movimento,

e'l piacimento che 'l fa dire amare,

e s'omo per veder lo po mostrare.


Des ci-présents connaisseurs je somme,

je n'attends que d'homme au coeur avili

à une telle raison connaissance en donne :

qu'en absence d'une démonstration naturelle

je n'ai pas de talent de vouloir, fournie, la preuve

d'où repose, et qui le fait créer,

et quelle est la sienne vertu et sa puissance,

l'essence, puis chacune de ses mouvances,

et la plaisance qui fait qu'on l'appelle aimer

et si l'homme pour regarder le peut montrer.


In quella parte dove sta memora

prende suo stato, si formato, come

diafan da lome d'una scuritate

la qual da Marte vène, e fa demora.


Quelque part où s'assoit mémoire

il en prend son état, formé comme ça, comme

diaphane du trouble d'une obscurité

qui de Mars vient donnée, et y fait demeure.


Elli è creato ed ha sensato, nome,

d'alma costome e di cor volontate.

Vèn da veduta forma che s'intende,

che prende nel possibile inteletto,

come in subietto, loco e dimoranza.


Ici en est créé et porte un sens, un nom,

costume d'âme et de coeur volonté.

Il vient de la vue d'une forme entendue,

qui prend dans la possibilité intelligence,

tellement dans le sujet, que dans le lieu et proche distance.


In quella parte mai non ha pesanza,

perché da qualitate non descende ;

resplende in sé perpetüal effetto :

non ha diletto, ma consideranza,

si che non pote là gir simiglianza.



De sa part jamais y aurait pesanteur,

puisque en qualité ne consiste ;

splendide en elle l'effet perpétuel :

il n'a pas de délice, mais se considère,

ainsi que ne peut là se faire simulateur.


Non è vertute, ma da quella vène

ch'è perfezione, che si pone tale,

non razionale ma che sente, dico.


Il n'est par vertu, mais vient d'elle

qu'est perfection, qui se pose telle

irrationnelle mais sentante, je dis.

For di salute giudicar mantène,

ché la 'ntenzione per ragione vale :

discerne male in cui è vizio amico.




En dehors de toute santé maintient-il le jugement,

que l'intention pour raison convient :

mal discerne en qui le vice est ami.


Di sua potenza segue spesso morte,

se forte la vertu fosse impedita

la quale aita la contraria via :

non perché oppost'a naturale sia,

ma quanto che da buon perfetto tort'è,

per sorte non po dire om ch'aggia vita,

ché stabilita non ha segnoria ;

a simil po valer quand'om l'oblia.


De sa puissance suit exprès la mort,

si forte la vertu fusse empêchée

qu'elle voyait satisfaite la contraire :

non pas parce qu'elle s'opposasse le naturel à en faire,

mais pour autant que du bien elle est le parfait tort,

pour la sort je ne peux dire d'homme qu'ait de la vie,

sitôt que stabilité non a seigneurie ;

pour similitude l'homme peut servir dès qu'il s'oublie.

L'esser è quando lo voler è tanto

ch'oltra misura di natura torna ;

poi non s'adorna di riposo mai.


L'être existe quand le vouloir est tel

qu'outre-mesure de nature il se détourne ;

puis ne s'orne de repos ni d'urne.

Move, cangiando color, riso e pianto

e la figura con paura storna ;

poco soggiorna : ancor di lui vedrai

che 'n gente di valor lo piu si trova.


Il meut, en changeant la couleur, le rire et les pleurs

et la figure avec la peur il trouble ;

il demeure peu de temps : encore de lui vous verrez

que chez des gens de valeur le plus souvent il s'y retrouve.


La nova qualità move sospiri,

e vol ch'om miri in non fermato loco,

destandos'ira, la qual manda foco

(imaginar non pote om che nol prova),

nè mova già pero ch'a lui si tiri,

e non si giri per trovarvi gioco;

né cert'ha mente gran saver né poco.


Neuve, sa qualité meut aux soupirs,

et veut que l'homme se voit dans un lieu non fermé,

là l'ire se délie, et elle ordonne le feu

(imaginer ne peut l'homme qui ne le goûte)

pour qu'il soit calme et ne dispute de lui cuire,

et ne s'en prenne à lui pour l'incendie du jeu ;

n'est certaine la tête à grand savoir ou peu.


De simil tragge complessione sguardo

che fa parere lo piacere certo ;

non po coverto star quand'è si giunto.


De semblable tenue l'allure regarde

qu'elle fait apparaître le plaisir certainement nu ;

ne peut couvert rester quand il est si collé.


Non già selvaggie le beltà son dardo,

ché tal volere per temere è sperto :

consegue merto spirito ch'è punto.

E non si po conoscer per lo viso :

ch'om priso, bianco in tale obietto cade ;

e chi bene aude, forma non si vede ;

dunqu'elli meno che da lei procede,

for di colore d'essere diviso ;

assiso in mezzo scuro luce rade.

For d'ogne fraude dice degno in fede

che solo di costui nasce merzede.


Les beautés nous dardent, non plus sauvages,

que du vouloir sont adroites en désespoir ;

l'esprit qui en est atteint son mérite obtient.

Et ne peut se connaître par la vue :

que l'homme en étant pris, blanc et pâle tombe en tel objet ;

et qui bien entend, forme n'en est vue ;

donc moins celle qui de lui en est venue,

forte de colliger couleurs d'essence divise ;

assise au crépuscule elle radine sa splendeur.

Forte de tous les fraudes la beauté dit digne de foi

seul celui-ci dont le merci trouve sa naissance.


Tu puoi sicuramente gir, canzone,

là 've ti piace ; ch'io t'ho si adornata

ch'assai laudata sarà tua ragione

da le persone c'hanno intendimento ;

di star con l'altre tu non hai talento.


Tu peux assurément divaguer, mon cantique,

va où ça te chante ; que je t'ai orné ainsi

qu'assez louée sera la raison tienne

de toutes les personnes qui détiennent le critère,

pour plaire aux autres, tu n'en es qu'un nul apôtre.


Cette vision sceptique ou épicurienne vient nuancer la simplicité apparente de l'expression platonique de l'amour chez Dante en tant que sublime moteur de l'univers. Cavalcanti vient nous rappeler qu'il en est du pathos, de la hybris... A mon avis les lectures d'Epicure dont il était réputé, et qui ont motivé la flèche du parthe de Dante quelque part dans la Comédie, ne contredisent en rien le platonisme italien, mais l'approfondissent.

(cliquez pour la suite, s'il vous plait)


...

2 commentaires:

Chiqui a dit…

Superior el italiano!

Manuel Montero a dit…

claro que si, pero eso no impide intentarlo...