lundi 2 mai 2011

Sur les vers de Juliette




portrait au crayon de Juliette Bagouet, entre 2009 et 2010


Sur les vers de Juliette

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Chère Juliette Bagouet,

La lettre qui suit est le produit d'une nuit. Je ne peux me reconnaître bien la lisant au grand jour. Elle me semble ridiculement baroque, trop sérieuse et semblable à une écholalie d'enfant autiste. Je vous assure qu'une bonne partie n'est que de la sonorité, n'ayant à la relecture aucune signification, même pour moi. Par exemple mon histoire du tropisme et du politique. Les paroles sont venues automatiquement et je reste attaché à leur énigme comme dans un rêve. Si je vous fais, donc, parvenir cette lettre, c'est parce que je pense y avoir parlé d'une manière ou d'une autre de vos poèmes.

*

L'on récupère l'innocence en vous lisant. Si je peux devenir inspirateur je suis prêt à sentir la muse qui me dit "tais-toi, il ne t'est pas convenable d'être entendu", et à me livrer à la lecture avare, sans rien dire.

Mais je viens à l'insomnie ce soir pour aboutir, pour donner au texte ce qu'on appelait une fin en deus ex machina. Et tout comme en cartomancien je me servais des images qui tombaient sous mes yeux, je vais dire la bonne aventure poétique en relisant vos poèmes.

Un goût presque de l'Inde dans celui-là :

La bougie la bougie
Luciole de table immobile mais encore
Branlante
Participant de façon active
A la brouille de ma vue
A l’affutement des mots
Bougie rouge jaune incisive
Et brève quelque
Part

Un bon poème est comme un oracle dans lequel on peut lire l'avenir ou le secret du présent. D'où sa musique; son origine est le musée, le domaine des muses, le musée qu'on porte en soi. Le poème, tel celui-là, porte en soi les marques d'une destinée, l'imago. Vieillir ou être exécuté, des signes.

Des poèmes comme des tableaux. Connaissez-vous La phalène, de Balthus ? Je crois que le tableau s'appelle comme ça. Dans ce poème, l'on reçoit ce tableau en image de soi. Aussi, prendre pour prétexte une pièce de texte si belle autorise à parler à l'aise, à écrire en toute confiance.

J'ai beaucoup aimé vos poèmes. Je peux vous parler de mon rapport propre à la poésie. C'est une saignée qui m'affaiblit et qui, nonobstant, me dégage l'intérieur, d'habitude débordant. La dignité et l'équilibre je les retrouve dans le travail manuel de l'atelier, et je n'appellerais pas cela travail. Pour être juste, je parlerai de la peinture comme d'un loisir sérieux, d'un jeu qui rend service à l'humanité, comme le fait la sexualité, humblement, sans l'emprunt d'une quelconque dignité, se servant des organes de la pudeur et des substances qu'on marchande, rouge de Venise à la base. Sang de dragon, qu'on dilue dans la térébenthine, qu'on porte dans les poils d'un pinceau. Blanc de Titane qu'on prend dans la main, comme l'ours le miel.

Un de vos poèmes semble la recette d'un tournesol de trois couleurs, c'est celui qui parle de mes pantoufles, si vous permettez que je me reconnaisse dans ces chaussons d'esquimau. Je me projette en avant, je me remets à peindre. Je pense à votre portrait, qui peut encore supporter des repentirs en aller retour.

Deux petits chaussons d’esquimaux,
Foulant le sol et les oxydes
Deux chaussons de peau et de chaud
Aidant un sang
D’encre
Haut dans le ciel,
Les mouettes crient le rappel
De l’ordre nouveau
Du doux chaos des temps
Deux.

***

A l’heure où se noircit le ciel,
Venus en gris babille.
Elle.

Face au mystère de vos évocations de la planète Vénus, l'on redevient innocent, comme l'était l'humanité avant la venue du Christ. La bonne poésie est de transmission orale, avant d'être texte, tout comme le platonisme ésotérique. Et j'entends votre voix dans ces lettres alignées en écriture. Ecouter l'écriture, quand vous dites :

Haut dans le ciel,
Les mouettes crient le rappel
De l'ordre nouveau

Chaque vers peut se concevoir comme une annonce faite pour soi, puis suspendue sur le monde, comme l'étoile des bergers. L'on pressent le journal de bord d'une capitaine errante dans le tropisme parisien. Tropisme de la grande ville dans la technique d'écriture. Je pense que vous savez que le monde va se politiser comme avant, d'un moment à autre. Le tropisme est politique. Paris est cela, un tropisme qui nous redresse, qui nous adresse. Paris est notre corps.

Les mouettes crient le rappel

Et bien, c'est le langage des oiseaux, signature de l'heure. J'assume d'être inspirateur, je me fais simulacre, je me laisse observer, tel un canon grec qui apprend le dessin au charbon des débutants. Je n'ai plus de sens qu'un ensemble de mesures verticales, qu'une lumière oblique qui éclairerait les premières nuits en adulte de ceux qui m'observent avant de rentrer. Le créateur qui se cache dans le mannequin. Vous avez vu Blade Runner ? Libérez les colombes, semble dire sa fable, faites voler votre âme, par le philtre ou par la fièvre.

Encore des oracles, du langage annonciateur d'oiseau, quand vous écrivez :

La quarantaine qui se profile
La vie s'épaissit les cuisses

Le profil est une humaine invention, un artifice total auquel vous associez la mesure de durée d'une vie. Puis les cuisses font l'incubation du dieu, nous sommes dans un antre merveilleux dans lequel deux bouts de phrase dans l'eau nous lavent. Vous remarquerez que, déjà dans la nature de dieu, l'oiseau est toujours de profil, comme ce coup de poing au ventre que sont les 40 ans.

Je ne vois pas en quoi vous seriez une poétesse non consacrée, non reconnue, sauvage, compte tenu de la dignité de votre écriture.

Quant à la mimique qui marque la différence du poème par rapport au langage articulé, vous êtes bien préparée, ayant fait de nobles études.

Je ne peux que vous livrer des lyrismes. Voilà l'ornement du dieu qui descend porté par la machine, là ou l'oeuvre meurt. Vous donner la repartie de ces quelques vers, en toute intimité pour l'instant, c'est ce que je suis en train de faire. D'un jour à l'autre l'oeuvre est finie, tout comme la ruine arrive.

Le poète en oiseau sifflote comme le voyou.

*

Vous avez tous deux l'art de l'invention et celui de la composition. Je me sens proche des images que vous produisez avec votre écriture, mais je suis surtout étonné par l'élégance des mises en oeuvre sobres et parlantes, la façon dont sont composées les images. Certains poèmes brefs font penser à Sapho, après on en trouve d'autres, chantants, avec un avant-goût d'improvisation qui rend le jour le jour.

Donner mon avis par écrit ça me semble trop sérieux, maintenant que je m'y mets, à part ce que je viens de dire, qui est, je sais, peu de chose. Il y a plusieurs traditions ou registres qui s'offrent aujourd'hui au poète, et chacun a ses vices et ses défauts. Donc, de plus connaître et de découvrir davantage, nous permet de ne pas accorder une valeur totale à ce qu'on fait et de mieux endurer les revers de la vie de tout poète. On reste ainsi attaché à son oeuvre sentimentalement et non par vanité intellectuelle.

Cette remarque ne vient pas nier le fait qu'en plus de la musique des vers, l'on perçoit une joyeuse et ferme intelligence derrière ce que vous écrivez. Par moments elle semble souffrir de ses contradictions. Contradictions apparentes pour la surveillance de soi, mais qui sont, tout comme la solitude, une pure illusion, et la preuve c'est que vous avez écrit cela et que cela, au moment de le faire, vous a plu.

Comme quoi, la parole écrite sur écran est prête au malentendu, comme à l'adolescence l'était toute parole, qu'elle s'adresse aux parents ou aux muses. Je me perçois paternel et je voudrais être simplement fraternel, vivement de vous retrouver en personne pour rire et parler avec la voix vivante et non par la machine entremetteuse et enfantine.

*

La question de la science-fiction que nous nous étions tous deux posée, par l'intermède d'une même muse commune, notre amie Patience, m'amène à un point sur lequel je voulais vous entretenir. Je songe à votre poème suivant :


Notes parsemées d’étoiles et d’Astérix
Sur un rapport interstellaire
Le zorg se repend en songe dans les étoiles
Et sa femelle suit
Leur accouplement se fera à l’heure rouge
Et la lune tombera sur Ixi-


L'idée de l'oeuvre du poète comme un monde, fermé plus ou moins à clé. L'idée qui se fit très tôt dans ma jeune tête, à travers les cours d'Histoire au lycée, en ce qui concerne les textes anciens des débuts de l'écriture, que tout poème serait en premier lieu l'outil d'une vision totale du Monde, d'un questionnement de ses origines, d'une cosmogonie. Peut-être les lectures forcées mais consenties de la Bible y sont pour quelque chose.

La science-fiction, telle qu'elle nous est inspirée par Patience, a bien des versants et des issues poétiques, puisque elle est aussi artiste et une muse féconde. La cosmogonie en est un, mais un autre non négligeable est la féerie, le monde courtois et chevaleresque, dans le carnaval des planètes et les masques de ses extraterrestres.



Patience Tison en odalisque, huile sur toile, 2009


Par ce qui nous a été montré, en exclusivité par rapport à la science-fiction banale de type policière qui baigne dans la paranoïa de l'homo normalis, ce qui nous a été montré par notre muse et amie, est l'amant venu du ciel, le regard lointain qui ne peut paraître que bizarre, l'union avec Dieu, peut-être, ou bien l'Amour tout court pour l'autre sexe et, chemin faisant, une ascèse du narcissisme qui est tout sauf complaisante, qui est un chemin de pénitence et de douleur. Nous partageons ce secret, cette clef qui peut ouvrir et fermer les poèmes.

Parce que la science fiction devenue poétique n'est plus l'objet d'un film, d'un montage structuré artificiellement, mais d'un rêve, d'une image qui ne s'épuise pas, puis qu'il ne nous est pas donné de la communiquer à autrui.

Tout était chez Bowie, me direz-vous. Son Ziggy Stardust est un peu un modèle formel pour nos approches de ce rêve partagé, entendu, rêvé à nouveau, raconté. Mais d'autres savoirs ont une place dans le poème couché par écrit, soit votre équation savante qui jette les ciments du poème à venir, par le nom en minuscule du temps et par la majuscule d'un monstre traditionnel :

Les temps
Dard-dard
Du drapeau
A la bannière de sang
Ciments des mondes
Léviathan !

Les topiques vont se dissoudre tout comme l'âge nous change, les lieux communs se feront rares, nous serons des gens, des solitudes, et aurons des points d'alunissage beaucoup plus reculés et nombreux que les multiplications ridicules du scientifique profanateur et de l'industriel.

*

Pour en venir à la valeur de la métaphore, dans La marquise d'0, Kleist nous montre, à travers Rohmer, une bourgeoisie imprégnée de manières chevaleresques mais creuses. Dans la politesse et la convenance, les amants trouvent l'obstacle et l'équivoque. Nonobstant, le film est un chant au pouvoir d'effraction de la métaphore. Le rêve du cygne du lieutenant russe apparaît deux fois dans le film, comme l'annonce d'un viol et comme sa nostalgie rassurante ou son expiation.

Par dessus les phénomènes de mode, dont la science fiction, ou les nouveaux désirs collectifs vite repérés par l'industrie, nous avons besoin de rendre habitable le poème, de nous l'approprier. L'idiot le fait sans difficulté par son entêtement dans l'opinion. Mais cela est valable pour le roman, à peine pour le poète. Peut-être le jeune adolescent habite-t-il ses premiers vers par sa confiance totale. Mais qu'advient-t-il quand nous avons une passion adulte et forte qui nous habite et nous demande de créer un monde ? Dans ce cas il nous faut cacher dans le poème, sous clé, nos grands secrets. Je trouve exemplaire l'histoire de la Marquise d'0.

Le vécu finit un jour par nous fournir un monde onirique puissant qui est comme l'élément frappeur dans nos métaphores, le météorite d'opacité que nous lançons aux profanes, opérant le charme et, à nous écouter, tous sont d'abord profanes.

Ceci n'empêche que la plupart de ce que l'on écrit reste loin d'être poétique et que nous soyons trompés par la facilité de la mode, parfois même dans ses déclinaisons les plus communes et vulgaires. C'est que l'inspiration d'une muse forcée donne des résultats médiocres et, la plupart de fois, l'être humain est pris dans de violents mirages.


*

Hier j'avais l'inspiration, je me sentais capable de vous répondre et aussi de développer une longue digression qui vienne contrer la vision négative qu'ont nos contemporains du "protocole", comme vous dites, de la "muse". Ce matin où je viens de vous parler confusément au téléphone, j'ai perdu toute impulsion, toute clarté. Je suis à la merci des flux et reflux de ma chimie à moi.

Grosso modo, j'envisageais la lecture du protocole poétique de la muse, subséquente au féminisme, comme un schéma où c'est l'homme qui parle et la femme qui pense et écoute, condamnée à une sorte d'anonymat. Combien d'artistes hommes n'ont pas bâti leur art sur le sacrifice de la femme qui était à leur côté ? C'est tout un lieu commun que l'artiste est un vampire gentil, qui puise toute sa force d'une femme qui serait une artiste potentielle, une femme qui est effacée, qui est substituée par l'objet artistique, tableau ou corpus poétique.

Vous me voyez, donc, réduit à une gesticulation matinale, la bouche pâteuse, tout à l'heure au téléphone et juste maintenant en vous livrant sans élégance et sans rythme les difficultés de mon approche.

En somme, j'avais voulu dire que pour parler poétiquement il faut que ça résonne, il faut quelqu'un qui écoute, et même quelqu'un qui nous accorde un ton, quelqu'un dont on imite la musique personnelle. Parce que la sublimation, l'opération où a lieu l'accomplissement de l'art, ne peut être complètement solitaire. Voyez sinon cette petite correspondance que je suis en train de ruiner ce matin avec une fuite, une fuite pas encore en avant mais en arrière, éludant mon compromis de parler positivement de la muse.

Je viens donc démontrer le contraire de ce que j'aurais pu développer hier, tout fort et tout capable que je me sentais de contourner et d'ouvrir le secret d'un jeu entre le masculin et le féminin dans l'écriture poétique. Je ne peux qu'illustrer l'indigence dont naît la soumission de la muse à son poète. C'est par la faiblesse du poète que la muse s'y consacre. Mais toute cette gesticulation est née de la défaillance de celui qui est tombé dans le piège du fantasme. J'ai commencé à lire d'autres poèmes de vous, et mon impulsion archaïque est de couvrir de ma voix leur musique, que je perçois avec inquiétude comme une dangereuse sirène d'un continent nouveau. En dernier ressort je me sentais poussé à dire "qui était la muse" entre des femmes inter-combattantes, dans le drame de la jalousie, dans une sorte de Jugement de Paris.

Donc affolé comme un berger qui viendrait d'être soumis à l'interrogation d'une triple déesse, le berger Paris par le hasard du qui a lieu le drame d'une guerre de Troie. Quand la muse dévient déesse, quand l'aimée devient mère, quand la fiancée devient bonne, c'est la guerre, c'est le monde masculin, et ce sont des choses dont j'aurais voulu ne pas vous parler, et que j'aurais eu la force de contourner et de dissoudre hier, mais pas ce matin.

Revenons à la réalité du peintre. Vous avez posé pour moi, ainsi que pour notre amie commune Patience Tison. Donc, si on suspend notre affaire de muses, vous avez l'expérience positive d'être modèle. Il ne vous est pas complètement étranger le côté réel d'une part de jouissance partagée entre l'individu artiste et sa modèle; chacun tire quelque chose, par l'entremise du tableau, on connaît le moment de bonheur dont on parlait jadis en disant "me voilà immortalisée par tel ou tel peintre", tout comme le tyran même voulait sa part de portrait et réclamait une parure pour paraître, la modèle peut être exigeante. Peintre et modèle sollicitent le tableau, tous deux veulent voir.

C'est peut-être la compétition entre deux savoirs féminins, dont le créateur peut se servir, Peinture et Poésie, l'une comme l'autre selon Horace mais aussi l'une ou l'autre dans ma tête, comme dans Le rêve de Lucien de Samosate, deux femmes archétypales qui sollicitent en même temps l'artiste, et dont on est forcé d'en exclure une. Par ma maladresse avec laquelle je ruine ce matin notre correspondance, implicitement, j'expédie et j'annule le jeu de séduction dans la parole que sont vos délicieux poèmes d'hier soir. Je renonce à leur beauté, je reste auprès de ma peinture. Ici sur le mur où j'écris, un des rares tableaux que j'ai oublié de signer et de dater et qui appartient à Eve : La veste rose. Ce tableau me rappelle un rapport heureux à ma muse.

La veste rose, huile sur toile, 2004



Mon dernier souvenir de l'écriture est un peu que le poète, dans sa vie courante à l'égard des femmes, est comme entouré de personnifications. Appelons comme ça les muses, puisqu'à l'origine elles étaient ceci. La Comédie ou la Tragédie, la Peinture ou la Poésie, autant de femmes, autant de bergères montagnardes du Parnasse consacré au Soleil.

*

Une bonne question à se poser, prenant pour point de départ ou pour port d'arrivée le surréalisme, est si l'écriture automatique relève d'une inspiration. Parce que c'est partant du modèle onirique que nous pouvons situer chacun son approche. Soit on assimile l'inspiration à la sonorité aveugle sous-jacente à l'automatisme et l'on a, comme ça, une légitimité pour tous les extrêmes du baroque. Soit l'on considère que l'inspiration consiste dans le contraire de l'automatisme, c'est à dire une plénitude du langage dans ce qu'il a de communication, même avec l'entremise des ombres projetées. Ces ombres viennent dans le plein langage souligner le volume et les lignes de fuite; la différence avec langage courant étant la qualité d'image du poème et le mode de communiquer propre à l'image, mais dans le respect de la raison, que Breton voulait ardente, de celui qui écoute.

Dans le deuxième cas, la muse est là pour garantir le sens final du poème. Elle nous rend bavard, mais nous dit de nous taire à propos de ceci ou de cela, nous signale le début et la fin, nous accompagne. Elle nous autorise d'obscurité et nous permets quelques libertés, quelques soulagements propres à la mise en parole et à la musique.

Je viens de recevoir un courrier où vous me dites que vous êtes inquiète de mon silence. Il y a pas raison de se torturer, j'ai passé la nuit à écrire un commentaire de vos poèmes, mais j'ai attendu pour l'envoyer, et pour du bien, puisque c'était une rêverie sans queue ni tête, qui compliquait trop le dialogue qu'on a entamé. J'ai rédigé, donc, cet autre commentaire et, bien que je ne cite pas vos vers, je les avais bien en tête. Je pense qu'il est plus sobre et lucide comme réponse. Je le poste, vous encourageant à ne pas vous abandonner au malaise et à faire comme d'habitude, puisque vous écrivez des poèmes très exigeants et très imaginatifs, qui nous lavent de la froideur poétique qu'on voit souvent à l'oeuvre chez les prétentieux snobs. Vous n'avez rien à leur envier, vos doutes valent beaucoup plus que leur délire de supériorité.

Manuel Montero

dimanche 1 mai 2011

Lift darkness by colors that vanish






...

If I am a bird of lust and wisdom, same way

the noirceur of a sharp crow

than the circus look of parrots

because I do not know the use of mankind in detail

and my house is a cloud as myth take the phone to say

this song the slave and the aged whore fail

to execrate as an everyday disease of ear

them used to mankind song do not bear


the circus lock is a secret parrot spoke

the stranger bird came with few words

whispers and a cough of suspicion

let in me tonight be the twilight crow and give me raw

your oh of womanly respect for the black feather of night vision

give me raw flesh of your every day unjewelled ear

give me raw kisses on my strange parts made of air

because I am a male fair emprisoned in outer space of nature

I belong to the merchant, mainly to his wife and mother

used to funeral songs and feeding of me nervous

your house is called memory, hebrew letters and gifts I left

the door was open and the bird had too much spoken

uncontrolled cloaca explained love by shitting in the chair

and back a broad sickness left by fair on a red stair

by vomishing liquid and seed about solutions you need

crow's hand took yours as the phantom of a birth and a lick in your skin

mascara of a ceremony to erect your chin until you would sing or cry

insipid nabel oh how me crow I can about shiver

trembling certitude of hard syllabation on my heat

handing in strength the length of a sofa rapture

between you and your man my name confound

as I am the sound of tortured troubled cloud I rain a loud

repetition of time in signs and castles in Spain

...

Mort à Venise - bande annonce [1971]

La baigneuse



La baigneuse

nouvelle-tragédie

mise en style par

Marie-Agnès Michel
et
Manuel Montero




1

J'avais pensé que les premiers mots de cette histoire pourraient être l'eau, la noirceur de l'eau, mes jambes qui désespèrent : l'océan. J'avalais l'eau et je criais. Spasmes.
J'avais pensé tenter d'expliquer pourquoi un nageur est venu me sauver, pourquoi même dans la dérision l'illusion amoureuse nous tient.
Dérision. Il n'était pas si mal, physiquement. Lorsqu'il m'a ramenée sur la plage nous sommes restés allongés l'un près de l'autre. J'étais consciente. Il m'a proposé un bouche à bouche.
« Sais-tu le faire ? » lui ai-je répondu.
Décontenancé par mon tutoiement il a avoué n'avoir aucune notion de secourisme.
« Alors pourquoi me sortir de l'eau ? » ai-je demandé.
Il a souri : « Par humanité. N'est-on pas tenu de s'aider les uns les autres ? »
Nous étions seuls dans cette crique, du moins seuls au sens de l'indifférence, les quelques personnes qui prenaient le soleil ne s'étaient aperçus de rien. Leurs beaux corps, féminins, masculins, semblaient nous inviter à agir de même, abandonnés, les yeux clos, absents. J'étais en topless, comme toutes, mes fringues et ma carte bleue se trouvaient dans un sac que je l'ai prié de me ramener. Un sac de plage trop grand pour être vulgaire en dépit des rayures grises et roses pastels à la mode cette année là.
Je demeurai allongée tandis qu'il me le ramenait. Une chose qui n'a pas été dite sur le corps masculin est sa souplesse, alors qu'on parle tant des phéromones, sans beauté je ne l'aurais pas laissé me toucher comme il m'a touchée sur la joue en déposant le sac à côté de ma tête, et sans beauté je soupçonne qu'il n'aurait pas pris la peine de me sortir de l'eau.
Peut-être aurait-il préféré dès ce moment me caresser les seins, mais j'extrapole sans doute car il ne s'était jeté à l'eau que sur une impulsion, et cela tient à très peu s'il ne laissa pas tomber ensuite. Je repliai une jambe afin de mieux lui montrer mon corps et qu'il se sente autorisé au silence de la séduction.
Nous restâmes donc silencieux.
C'était tellement ennuyeux que ç'aurait été préférable que nous nous soyons mis à parler sans retenue de ces choses dont nous aurions pu parler le jour d'avant chacun de notre côté, de ces choses dont on parle dans l'île.
Mais de quoi parle-t-on dans l'île ? Nous n'en avions qu'une vague idée étant pareillement solitaires. Je me lançai avec la première chose qui me passa par la tête : « Après un tel épisode on devrait probablement réciter un mantra.
J'en ai un pour vous, rétorqua-t-il.
Tutoie-moi, s'il te plait, répondis-je. »
Échoués sur le sable, nous étions deux adultes redevenus adolescents de par leurs échecs dans la vie ordinaire.

J'avais pensé que les premiers mots de cette histoire la résumeraient toute entière, et qu'en somme en les écrivant j'aurais tout écrit. Il dort. Nous n'avons pas fait l'amour. Je suis chez lui et il commence à faire nuit. J'écris sur un carnet noir, en tout petit pour économiser les pages, cette histoire qui ne tiendra pas en quelques lignes. Nous sommes le premier jour. Il m'a sauvée à 15 heures, il est à présent vingt et une heures.
Je ne suis pas surprise de me retrouver là. Les coïncidences ont la couleur de l'eau d'où il m'a sortie. Des êtres profondément grégaires c'est ça, les solitaires. Il n'existe pas d'autre rencontre vraie.

Tout à l'heure, tandis que nous faisions trois courses au supermarché pour grignoter un dîner, nous n'arrêtions pas de parler. La conversation tournait autour de livres que nous n'avions lu ni l'un ni l'autre mais sur lesquels nous avions déjà la même opinion. La profondeur de nos réflexions s'accompagnait d'une euphorie légère qui nous rendait semblables au reste des humains ; les gens autour semblaient se reconnaître dans notre volubilité.
N'ayant à aucun moment fait de présentation nous nous étions baptisés l'un l'autre : « Tu t'appelles Guido », lui avais-je lancé telle une voyante. Parcouru d'une ondulation féline, il me couva d'un regard fasciné et joyeux : « Comment peux-tu être si juste ? » avant d'improviser à son tour pour moi un pseudo sensuel « Dalilah ».
Pendant que nous grignotions notre dîner de pain tartiné de pâte à tartiner Indienne et de fruits arrosé d'un bon Bordeaux, il m'avoua: « Je suis le contraire d'un surhomme Nietzschéen. J'attends ma revanche. Je suis cruel, mais pas avec les femmes. » Je me demandais : « C'est peut-être ça, l’Oedipe ? »
J'émis un petit commentaire du genre « Oh ? » et il poursuivit : « Te trouver est ma revanche, c'est quelque chose que mon père n'aurait pas réussi !
Est-il mort ? »
Pas de réponse. Je sentais sur moi son regard qui m'enivrait plus que le vin, comme si Guido pouvait m'instiller son poison, sa solitude, tel un infime et incroyable atome de mercure me transperçant. C'est sa façon d'être Quelqu'un. Je ne pouvais que tomber amoureux devant sa prose poétique (si, c'est vieillot, mais c'est ma façon de parler). Ce que je trouve extraordinaire chez lui c'est de me sentir poussée "personnellement" à l'émulation. Son indépendance est contagieuse, « Guido... » murmurai-je tandis qu'il me racontait son vide intérieur, sa rage contre le manque d'imagination, ses projets invraisemblables.
« Je voudrais, m'a-t-il dit dès ce premier soir, qu'après ma mort on tourne un film sur nous.
Alors, ai-je murmuré en me penchant vers lui, ne soyons jamais... Saugrenus.
Et pourquoi pas, rit-il en attrapant par jeu mon collier, le sexe n'est-il pas, pour la plupart des gens, saugrenu ? »

Le sexe... mais nous n'avons pas fait l'amour. Il s'est endormi soudain, mi-allongé mi-assis sur le canapé. Nous devrions coucher ensemble et nous vouvoyer pendant ce temps. J'ai presque envie de le réveiller tout de suite pour le lui dire... et pour le mettre en pratique.
Guido! Guido ! Vouvoie-moi.
Je ne le réveille pas. Je noircis les pages de ce carnet tout en le surveillant du coin de l’œil.
Je tiens comme une fanatique à mes mots. Je veux écrire amour et c'est fait, ici et maintenant.
Tout à l'heure je le réveillerai. Mon corps sera pour lui un luxe et son sexe pour moi un diamant, écris-je tandis que la nuit est maintenant complètement tombée.
Et demain j'irai là où je vis sur cette île où j'ai réussi jusqu'à présent à passer inconnue, seule en attendant que mon fils et mon mari viennent m'y rejoindre, longeant les autres sans participer, chercher ce minimum sans quoi quelles que soient les coïncidences on est par trop démuni. Linge et objets intimes ponctuant l'irréalité du présent mais cependant familiers.
Mais d'abord, tout à l'heure, dans cet entre-deux qui tient dans un sac de plage trop grand pour être vulgaire, je rangerai ce carnet dans la poche intérieure et je le réveillerai.

Guido ! Guido qui m'appelle Dalilah.
Tout à l'heure il me vouvoiera et j'oublierai le tu que j'exigeais.
Nous sommes simultanés, puis-je affirmer au terme de cette première journée. Nous le serons dans le sexe pareillement. Des vases communicants, vases de la plus fine porcelaine.

Je l'ai rejoint sur le canapé et me suis endormie. L'aube se levait à peine lorsque nous nous sommes réveillés ensemble, nous contemplant comme nous n'avions jamais contemplé personne. Si je reviens à ce cahier, au terme de cette seconde journée, le laissant reparti vers ses rêves, de nouveau seule, c'est encore pour parler de lui.
« L'on explique par le philtre magique la tragédie de Tristan et Isolde, je pense que notre amour sera expliqué pareillement sous des termes de chimie illégale, mais quelle injustice de réduire à des molécules quelque chose qui relève de la sécrète tradition du chamanisme qui traverse les âges malgré les différentes formes d'Inquisition qu'on a connu et qu'on connaîtra, foutre de Dieu » tels furent ses mots d'illuminé pendant que nous prenions un singulier petit déjeuner, une infusion à base de plantes qu'il avait cueillies selon les indications de textes plutôt ésotériques.
Je pense que Guido ne se distingue pas par sa précaution, et peut-être même méconnait-il les propres buts de ses actions. Mais je me sentais malgré tout en confiance et j'ai avalé la potion avec même un espèce de gourmandise. Cependant, dès que je voulus parler, je commençai à sentir les mêmes spasmes que la veille, alors que je me noyais dans l'océan, ou comme quelqu'un qui a avalé de travers.
J'avais du mal à dissimuler mon malaise, cependant Guido, inconscient du problème, inventait des mélodies en sifflotant, sur le matelas. Je savais que j'avais quelque chose d'important à lui dire, mais ce quelque chose je l'avalai comme je venais d'avaler l'infusion. De travers.

Plus tard nous avons pris des serviettes et regagné à pied la crique où il m'avait sauvée. Nous nous sommes baignés lentement, sans nous éloigner du bord, à brasses langoureuses, avant de revenir nous allonger bras ballants au soleil.
J'aurais dû fournir un travail de professionnelle pour faire l'amour, d'autant que nous étions corps à corps sur le sable et qu'une dune nous cachait du reste de l'île, complice peut-être de toute promiscuité. J'abandonnai mollement la prétention et je n'ai tenu qu'à mon propre plaisir superficiel, à la dérobée. Il a soulevé la tête, pensant que je n'écoutais pas ce qu'il exposait dans un discours décousu. Il s'est trouvé devant ma bouche, vite fait je lui ai volé un baiser.
Ensuite nous avons fait un château de sable. En fait le corps d'un Adam imposant. Nous l'avons pris en photo. Nous étions contents de notre création : elle n'était plus le fruit d'un ego mais celui d'un nous. Double dose de narcissisme, mais qu'y a-t-il de mieux ? Deux nombrils qui se collent des caresses, se réfugient l'un l'autre, revenus chacun à sa propre gestation.
Nous nous sommes assis pour regarder passer la journée devant notre Adam que la marée fatalement viendrait dissoudre puis ensevelir tels les restes d'un papa rêveur qui aurait été notre père à tous deux. J'avais un vague repentir d'avoir rajouté une des bananes achetées la veille au supermarché à l'endroit sensible du bienveillant colosse. Repentir qui s'accompagnait d'un de ces sourires intérieurs comme en ont les enfants qui ont « fait une bêtise » pour laquelle ils ne seront pas punis.
« Une journée d'un amoureux vaut plusieurs siècles, d'où la longévité d'Adam et de Mathusalem », m'a dit Guido.


« Alors nous sommes en train de tourner un film soviétique ? » « Pourquoi ? » « Puisqu'il durera plus de trois heures », l'ai-je titillé, et il m'a sorti qu'il était profondément Rouge. Faisait-il allusion au régime communiste ou à la couleur ? Qu'importe, je l'écoutai s'emballer, expliquer qu'il comptait les secondes avec le cœur. Puis crier presque : « Rouge pourpre ? Rouge cinabre ? Rouge de Venise ? Du sang ! Du vin ! Du sable biblique, ma chérie... »
J'avais oublié que la référence à Adam il en avait été l'initiateur, pendant que je prenais la photo je me l'étais appropriée.
Soudain il se tut et se mit à caresser ma nuque. Je m'autorisai à noter, les yeux mi-clos, mes propres sensations sans lui rendre ses caresses. Que d'émotions ! Qu'allais-je faire des émotions ? Elles nous mèneraient quelque part, mais où ? à cela tenait l'illusion.

Nous n'avons pas attendu le coucher de soleil. Nous étions chauds, nous sommes rentrés. Il était trop tard, ou j'avais la paresse, pour aller chercher de quoi me changer (mes vêtements étaient poisseux de sel) et il m'ouvrit la garde-robe de sa femme, qui de même que mon mari devait le rejoindre ultérieurement.
Nous avons encore reporté le moment de faire l'amour. Il m'a embrassée sur la bouche, dans un baiser jumeau de celui que je lui avais volé sur la plage mais plus fougueux, on aurait dit qu'il voulait s'assurer que le premier avait été bien réel...
J'émis le désir de prendre une douche avant de me changer – j'avais trouvé une robe à ma taille et à mon goût dans le placard. Nous sommes entrés ensemble dans la salle de bains, j'étais nue, m'étant débarrassée de mes vêtements collants dans la chambre. Ressentant le besoin d'uriner je me suis assise sur les w-c. Pris d'une soudaine euphorie Guido s'est approché pour me caresser les cuisses, les fesses, le ventre, tandis que le flux jaillissait dru. Il avait la tentation manifeste d'introduire les mains sous le jet mais s'abstint, peut-être par crainte de ma réaction.
Pourtant j'étais partante. Légèrement absent-minded par ce qui venait de se produire je voulus lui céder la place pour qu'il pisse à son tour, prête à caresser ses fesses comme il l'avait fait et, qui sait ? m'emparer de son sexe.
« Je t'explique, Dalilah, s'esclaffa-t-il, en fait je préfère pisser dans la baignoire... Tu viens ? »
Ce n'est pas par répulsion que je refusai... non, plutôt choquée par la surprise. Il allait trop vite pour moi, d'un coup. « Procédez donc seul à vos curieuses activités monsignor Guido », commentai-je, amusée, en sortant.
« Nothing compares to you ! » Me cria-t-il avec une légère inflexion mielleuse depuis la baignoire où sifflait l'urine contre la porcelaine. Je caressai ma nudité devant le miroir du placard. Nous étions déjà un couple.
Mais quid des « légitimes » ?
Je me demandai comment il réagirait à mon fils, s'il l'aimerait et le respecterait, sans parler de comment prendraient notre union mon mari et sa femme !
Pour mieux y réfléchir je m'allongeai sur le lit, toujours nue. Nous ne pouvions renoncer à eux pour ces multiples raisons qui font qu'on reste ensemble, toutes des forces majeures. Je me laissai aller à une méditation sur comment réunir tous ces êtres, dont celui qui ne m'était pas le moins cher ni moins nécessaire alors que je ne l'avais rencontré que la veille !
Je fantasmais sur un seul appartement commun, dans l'idéal un hôtel particulier, pourquoi pas ? Les fantasmes sont faits pour combler les trous de l'impossible au quotidien. Trouve-t-on des hôtels
particuliers à loyer modéré ?
Je m'abandonnai à l'idée que sa femme puisse avoir un penchant pour moi et qu'elle m'introduise aux délices de Sapho dont je n'avais, adolescente, que survolé le territoire amoureux avec une fille qui ne me plaisait pas mais s'avérait très entreprenante, un été, en colonie de vacances. Ou peut-être les découvririons-nous ensemble elle et moi, en novices excitées.
À cet instant de mes rêveries Guido me rejoignit dans la chambre. Prenant mes pieds entre ses mains il les massa avec ses pouces, je portai machinalement une main à ma touffe et soulevai les pieds haut afin qu'il la voit mieux. Des flots de jouissance montaient d'eux. Tant pis pour sa femme, mon mari, tant pis pour les légitimes, le fantasme faisait place à la réalité (même si mon mari, j'en étais sûre à cause de moult discussions que nous avions eues sur les couples 'échangistes' aurait été heureux de faire orgasmer sa femme droit dans le vagin)...

Une fois habillés, car nous finîmes tout de même par nous habiller, nous sortîmes manger des crêpes debout devant la baraque, en grande tenue. La robe que j'avais choisie était en effet une robe de soirée, quant à lui il portait un pantalon de lin cru et une chemise de coton léger, ainsi qu'une cravate très austère.
« C'est la première fois de ma vie que je porte une cravate, m'avoua-t-il, je l'ai amenée pour le cas où je pourrais me trouver, par coïncidence, à table avec une des célébrités qui possèdent un chalet sur l'île. »
Il avait l'air transcendantal en disant cela.
Une première crêpe ne nous ayant pas calés nous décidâmes d'en commander une deuxième et celle-ci de la manger assis à la terrasse.
J'éprouvais le besoin de me montrer passionnée auprès de lui, aussi fis-je un caprice et demandai à boire de la vodka avec nos crêpes. Au bout de quelques verres je commençai à ressembler à Isabelle Huppert dans un rôle d'hystérique, et hurlai des obscénités et des critiques aux bobos plus âgés de l'île, qui finirent par quitter la terrasse, outrés par les détails sociologiques chantés à chaque tournure de leur dîner, chassés par mon fou rire.
Lorsque nous fûmes seuls je me retournai vers Guido, qui avait fait durer sa crêpe une heure afin de profiter au mieux du spectacle de mon ivresse. Avec un grand sourire je lui tendis les bras. Je me trouvais tellement amusante et fine dans mes retranchements évanescents que je me prenais véritablement pour une actrice célèbre. Alors que j'allais l'embrasser il m'a tendu devant la bouche le reste de ma crêpe, que j'avalai tout rond ce qui me sauva à nouveau la vie. En effet ce morceau de crêpe à la vanille (la fameuse vanille chérie de Guido) eut pour conséquence de me faire vomir immédiatement l'excédent d'alcool.
Nous étions bizarrement soudés. Je connaissais bien, me retrouvant en cela, les névrosés comme lui : une femme ivre les met en panique. Mais lui me prit la main, sur l'herbe jaune du pré derrière la baraque à crêpes, et, pendant que je vomissais, la couvrit de baisers. D'abord la main, puis le bras et l'aisselle. Aux chatouilles de sa bouche sur mon aisselle je vomis de plus belle.
Décidément la clé de la transe dans l'ivresse est le désir. Tel un bombardement aux tempes me revient l'intonation de camaraderie qu'eut la femme des crêpes pour me dire : « Quel parfum désirez vous, madame ? » Enfin on se pose des questions sur le désir, et tout déboule avec.
À notre retour, dessaoulée par l'air et la marche, j'ai masturbé Guido, qui n'était point surpris ni en désaccord, pour ne pas avoir à faire l'amour. Mon désir était pourtant de faire l'amour ? Oui, mais
ce désir me gênait, imposé, trop vu.
J'ai donc branlé Guido, et l'ai sucé vers la fin mais, me défiant de l'ingestion comme d'un vomitif supplémentaire et superflu, j'ai retiré son sexe de ma bouche juste avant qu'il ne jouisse et étalé son sperme sur ma poitrine, puis je lui ai mouillé la pointe du nez avec, gémissante, mimant le plaisir avec une théâtralité dont la fausseté constituait un plaisir en soi.
Comme hier j'ai attendu qu'il s'endorme, là-haut, dans la chambre, pour exhumer ce carnet de la poche de devant du sac de plage et écrire.

J'ai comme une danse de Saint-Guy à une jambe. Je trépigne nerveusement, par acte réflexe, comme une machine à coudre, tout le temps que je passe à écrire. On le prendrait pour un symptôme, quelque chose du domaine du trouble obsessionnel ou de l'hyperkinésie... c'est plus simple que ça, j'ai entendu hier soir une musique dont mon tic fait la base rythmique, quand les jeunes voisins de Guido faisaient la fête. J'en ai même retenu le refrain : doudous sauvages, câlins sur la plage, et je m'aperçois que ma jambe est tout le temps d'écriture en train de se balancer, entraînant tout mon corps dans ce balancement, sur ce refrain, rythmé. Doudous sauvages, câlins sur la plage. C'est une vieille technique, chez moi instinctive, de transe, comme peuvent l'être les danses des derviches ou les tambours et harpes au Nord comme au Sud du Sahara. Je me mets en transe par mon symptôme. Je le laisse m'envahir, j'appelle l'Esprit, mon moi profond, rôdant toujours, méprisé en même temps que redouté...
Mais soudain la présence physique de Guido me manque au point de suffoquer et j'éprouve le besoin irrépressible d'aller me lover contre lui. Je pose ce carnet : au-revoir-à-tout-à-l'heure lecteur.















2

Après qu'elle eut posé son carnet, cette deuxième nuit, Dalilah rejoignit Guido dans la chambre et s'allongea contre lui. Il se réveilla à demi tandis qu'elle s'endormait à demi, et ils restèrent allongés ainsi entre veille et sommeil jusqu'au moment où le sommeil allait l'emporter, lorsque les jeunes voisins musiciens se mirent à nouveau à jouer très fort, les éveillant complètement.
Ils discutèrent sans affectation ni effets, comme on discute de choses ordinaires, du Cantique des Cantiques et de Don Quichotte, de Don Juan, de Casanova, et même de Jean de la Croix. Cependant, à force d'entendre à travers les murs trop minces les blagues que les jeunes d'à côté visiblement en chaleur, garçons et filles de vingt ans, plutôt des jeunes beatniks selon Guido, se lançaient entre chansons et feintes bagarres ils commencèrent à se sentir excités et leur conversation savante devint plus langoureuse jusqu'à s'éteindre tandis que leurs langues se mêlaient.
Pour la première fois ils firent l'amour.
Il faut un grand art pour écrire plus d'un paragraphe sur la simplicité et l'intensité du coït. Une longue explication de plus d'une page vaut son pesant d'or. Son pesant d'images.
Au bout de cette grande œuvre, pour laquelle elle évitera les phrases courtes à la Sollers – l'on ne parle bien de la simplicité qu'avec majesté – celle que Dalilah écrira le jour suivant, nous, ses lecteurs, apprendrons qu'après avoir accompli l'acte de chair dans une osmose parfaite avec Guido, ce névrosé en qui elle se reconnaissait, ce littérateur comme elle, elle sortit, nue dans un peignoir pris à la salle de bains et enfilé à la va-vite, la ceinture lâche et les pans ouverts, pour rejoindre les jeunes beatniks bruyants.
L'excès de bonheur qui avait replongé son amant dans le sommeil la mettait elle dans un état d'excitation rendant logique un comportement aussi extraordinaire.
Elle ne rejoignit pas les jeunes gens les mains vides. Tout en enfilant le peignoir elle avait raflé dans les placards de la salle de bains des comprimés pris à plusieurs des flacons de neuroleptiques absorbés quotidiennement (mais sur ordonnance) par Guido en guise de monnaie d'échange contre son intrusion.

Les jeunes gens la laissèrent entrer avec amusement et curiosité, échauffés dès l'abord par sa tenue et ses impertinences (qu'elle mettrait ensuite sur le compte de cette infusion de plantes cueillies des mains de Guido et aux conséquences inconnues). Les filles laissèrent les garçons seuls avec elle.
Dalilah s'adonna alors à tous les jeux auxquels son imagination décuplée par leur fougue la conduisit. Elle s'amusa beaucoup avec ces jeunes de différentes nationalités, barbus, offensifs et orgueilleux qui tout en s'excitant avec elle voulaient savoir si elle aimait leur musique. Ils la caressaient énergiquement, heureux comme s'ils avaient conquis le monde pour leur cause, et la pénétrèrent alternativement, hilares mais respectueux au point d'ennuyer plaisamment Dalilah.
Ayant joui à répétition elle déboula dans la chambre où s'étaient écroulées les filles afin de se faire bercer et consoler du trop-plein de bonheur qui l'occupait jusqu'à être insupportable.

À l'aube elle alla sur la plage regarder le soleil se lever. Prise d'une lubie elle chercha dans les poubelles de quoi nourrir les mouettes, qui venaient faisant de tours de manège comme des petites voitures de foire, une fois posées, dérober ce qui était plutôt offert. La pauvre Dalilah les appelait à
peine d'un murmure déplacé, n'osant plus hausser la voix. C'était là l'occupation dans laquelle elle était plongée quand Guido la trouva.
Pris de désir à ce spectacle inusité, il l'entraîna vers « leur » crique où malgré la présence d'un homme pêchant à la canne ils refirent l'amour sur le sable.
Dalilah nota que pour lui c'était la deuxième fois en quelques heures, tandis que pour elle c'était la septième. Elle le lui expliqua, lui racontant, larmoyante et la chair de poule au frais du matin nu, d'abord le brave rouquin des percussions la tripotant jusqu'à entrer totalement dans sa chair, puis les gentils franco-français à inspiration celtique qui la prirent à deux et tout ce à quoi elle s'était livrée alors que lui dormait, sans pour autant empêcher le jeu érotique et la pénétration à l'entreprenant Guido, qui s'éveillait au corps de Dalilah.
Lui vit sa jouissance décuplée par ces révélations, car il aimait la puissance de La femme, celle qui fait passer le Chi chez l'homme.
Cependant que les spasmes de l'orgasme le secouaient, son esprit à elle divaguait vers son carnet de moleskine noir, dedans lequel elle consignerait les faits en train de se dérouler. Leurs discussions, et leurs digressions pour ne pas se dire quel était leur métier précis à chacun, comme si la littérature elle-même ne suffisait pas, n'était pas un métier.
Les images de fantasmes défilaient à la rapidité de l'éclair dans son esprit comme séparé de son corps. Elle improvisait qu'elle était fascinée par les bas fonds, ou qu'elle avait été serveuse et strip-teaseuse à Pigalle, et même qu'elle connaissait le « dark side » de Milan, ayant pris l'exil volontaire en Italie à l'arrivée de Sarkozy à la présidence.
Ses quelques véritables exploits échappaient à une normalité avouable, bien pires que ses fantasmes. D'où les digressions durant leurs discussions, la littérature non suffisante « en soi » d'une part, les à-côtés de sa vie avant son mariage de l'autre.
Lui, elles lui servaient en revanche à cacher ses années de maladie en affirmant comme si de rien n'était les plus communes et honorables des occupations... facteur, professeur d'espagnol, gigolo téléphonique et astrologue.
Il connaissait un homme qui prenait des squelettes des ossuaires des petits villages et décorait sa maison comme ça. Il recevait Guido lui faisant croquer du sucre en morceaux. Il était créateur de dessins animés et Guido avait vainement essayé de sympathiser avec lui en parlant de peinture. Ce qui intéressait son ami nécrophile était de faire une adaptation animalière en trois dimensions des romans autobiographiques de Guido. Bref, là non plus rien à voir avec une réalité avouable...

Il n'y a pas de métier avant l'écriture, songeait Dalilah tandis qu'il roulait sur le flanc près d'elle, pour exprimer comment définir la qualité d'absolu indéfini de leur métier de littérateurs à elle et lui.
C'est alors qu'il lui annonça : « Demain c'est fini, ma femme arrive, mais profitons de ce jour et de cette nuit. Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Façonner un nouvel Adam à l'endroit même où le premier a été emporté par la marée. »
Toujours sur l'emprise de cet état qu'elle imputerait à la tisane, et avec cette légère ivresse que donne le manque de sommeil (sans parler une nuit d'amour multiples) Dalilah se redressa aussitôt et courut, vêtue uniquement de son bas de maillot de bains et tenant la carte bleue de Guido à la main vers le supermarché. Car s'il voulait refaire un Adam elle voulait elle replacer une banane au même endroit.

Le supermarché ouvrait à peine. Deux jeunes gendarmes garés devant l'interpellèrent au moment
où elle allait s'y engouffrer à cause de sa tenue. Ils eurent une conversation plutôt courtoise, où la violence de la menace rendait encore plus exquis et doux le recours à la rhétorique et aux formules longues, ces formules qui permettent l'échange de regards de joueurs de cartes compulsifs.
Au terme de la discussion elle échappa à l'amende et, même, l'un des deux gendarmes alla lui acheter ces bananes dont il n'avait aucune idée d'à quoi elles pourraient bien servir mais qui lui semblait en somme un caprice très raisonnable pour une si jolie femme. Et en tant que gendarmes sur l'île ils en avaient vu défiler des jolies femmes excentriques, autant dire que malgré leur jeunesse ils étaient rodés !
Lorsqu'elle revint à la crique, Guido avait renfilé son blue-jean et son tee-shirt blanc. Adam avait été cette fois modelé les bras en croix. Dalilah lui planta une banane toute droite à l'emplacement du sexe et, l'ouvrant, la mangea à genoux lentement.

Pendant qu'elle mangeait la banane à l'endroit précis de l'Adam de sable, ou le Christ de soluble poussière, lui voyait dans la mer les panaches de Penthésilée et ses amazones à cheval, il voyait courir la voix de la beauté de l'homme entre les homériques féministes et le délire d'Achille pris en otage par ces femmes fatales.

Ils regardent ensemble les jeunes partir dans le bateau, ils ne restent plus sur l'île, dissimulant avec des mesurées bravoures la honte, les garçons, hésitantes de montrer de la compassion ou de la pure sympathie, les filles, sauf celle qui a embrassée Dalilah, qui lui cligne l'oeil.

Ils coururent jusqu'à la maison. Là elle mit un comble à l'excitation de Guido en pissant sur lui, sur son visage, dans la baignoire. « Aucun objet de consommation », dit-il en jouissant à peine la pénétra-t-il.













3

Poèmes écrits par Dalilah et Guido lorsqu'après leur second petit déjeuner ensemble composé une fois de plus de cette étrange tisane pseudo biblique, ils écrivirent tour à tour dans son carnet :


(a)

Je suis Empédocle et le volcan

de la mort sera pour moi tel le bordel

pour l'ambitieux, facilité et conspiration, passage du feu

(b)

Tristan et Iseut

Quand le triangle pointe

vers le Ciel,

comme un feu sur la plage,

les deux parties qui sont par terre,

qu'est-ce qu'elles font ?

Quand notre père nous

laisse tout seuls à l'aube,

l'heure des requins et du regret,

le soleil dans sa chevauchée

nous semble insupportable comme

un cercle d'or et de vice

qui ne peut se substituer

à la noire sagesse du ciel,

du vieux ciel nocturne et royal.

Les braises, leur toux, leur tristesse, pointent

un triangle secret sous nos pieds


(c)


Je suis Justine, cher prisonnier

celle qui souffrait comme toi le supplice arbitraire

mais toi tu écris et moi je reçois les chiffres de gifles

le robinet des siècles qui goutte du sang la nuit à l'enfer du réel









$

$






4

Voilà comment on devient Nietzschéen : quand la femme de Guido arrive, il nous est dit qu'elle est d'origine africaine, occupée avec une thèse en Histoire de l'Art sur laquelle versait déjà sa première conversation avec Guido, et que Guido voit sa femme de plus en plus diffuse, et que au contraire de l'amnésie traumatique, il oublie petit à petit tout ce qu'il sait d'elle, toute perception d'elle et de l'enfant qu'ils ont eu. D'ailleurs il ne mentionne ni n'a jamais mentionné d'enfant et la maison de vacances où il vécut son histoire d'amour avec celle qu'il prénomma Dalilah ne contenait rien laissant supposer qu'il existât.
On ne donne pas de prénom à la femme ni à l'enfant. Guido commencera à s'isoler en criant : je deviens aveugle !

Il se lance sur les femmes, les mains en avant, mais au lieu de les tripoter il leur claque deux baisers sur les joues. C'est comme ça qu'il traverse toute l'île. Il reconnaît une plante de ciguë dans la partie sauvage de l'île et se met à manger les feuilles, en improvisant des poésies sur Empédocle, Hölderlin, le Marquis de Sade... pendant qu'il meurt. Puis Dalilah le trouve encore vivant, en fin d'agonie et il lui dicte les poèmes pour qu'elle choisisse un pour épitaphe. Elle lui demande pardon pour l'épisode du mépris dont on n'a pas encore parlé et qui s'est passé la nuit précédant le jour du suicide de Guido.

Le jour après la mort de Guido, Dalilah gagne Paris et trouve une lettre dans son ordinateur l'invitant à parler de son travail dans la littérature sur un plateau de télévision le soir même, elle improvise des réponses devant la glace de son appartement, son mari et son fils sont absents, ils sont en ce moment probablement en train de la chercher sur l'île. En improvisant des réponses sur des questions concernant le style en littérature elle arrive à l'amour. Elle improvise des résumés de l'histoire qu'elle a vécu, tous à l'eau de roses. Ensuite sur le plateau de télévision elle entame un tout autre discours. Elle dit qu'elle a vécu un cauchemar, que sa vie a été ruinée à cause d'un fou suicidaire, que la folie exerce une fascination destructrice, que l'illusion amoureuse est propre des malades et qu'elle l'a été mais que seul l'exercice thérapeutique de l'écriture lui a permis de ne pas basculer comme Guido.

Screamin Jay Hawkins - I put a spell on you



Pour célébrer l'auto-censure (tactique, tactique, mes amis, la stratégie ne change du tout)

vendredi 29 avril 2011

Lettre sur le visage


Chère Clarisse,

pour réponse à votre question je vais me faire mon propre pense-bête et mon effort de mémoire. D'ailleurs ces deux exercices répondront en substance aux deux parties de votre question : "qu'en pensez vous (...)?" et "Avez-vous déjà lu (...)?"

Le sujet étant le visage, la face, la figure, mon premier regard je l'ai peut-être jeté sur des visages, des faces, des figures de trois sortes, celles vivantes qui attiraient mon regard, qui stimulaient ma mémoire à l'examen de conscience une fois couché, celles qui, secondo, m'étaient proposés par les maîtres de la peinture et du dessin, rarement la photographie, et tertio, quant aux visages, ceux que je couchais sur papier au bord de mes notes de classe d'abord, puis mes successives oeuvres avec toujours quelque chose que je regrettais ou bien au contraire quelque chose qui était là beaucoup plus vivante que sur la mémoire elle-même, qui venait la raviver, une fascination de la même nature que celle des visages vivants et séduisants que la vie m'a rapproché ou éloigné.

Qu'ai je en pensé ? Chaque fois un visage, si notre objet d'amour n'est pas une statue, va nous faire penser à tellement de choses nouvelles... Je ne voudrais tomber dans le lieu commun, qui serait une démarche paternaliste auprès de vous de la même sorte que les précédentes. Je voudrais y faire le commentaire d'un visage que je vous attribue, et qui n'a rien à voir avec ceux que l'écran me montre. Un visage attendu peut-il être peint ou ne soit qu'évoqué par la parole ?

J'étais depuis à peu près mes seize ans émerveillé par la capacité d'anticipation des visages que je dessinais machinalement. Leurs tournures, leurs allures, leur beauté, je la retrouvais d'après coup, parfois un an après, par hasard dans la rue, dans un voyage, dans un marché. Ceci m'a conduit avec le temps à essayer de mettre un peu de ma raison ardente dans ces prophéties automatiques qu'étaient les improvisations. J'avoue que j'ai commencé à redouter cette qualité d'anticipation qu'a le visage peint ou dessiné. Je me suis retourné grâce à la lecture du Bain de Diane de Pierre Klossowski vers l'idée d'un esprit ou δαιμον intermédiaire qu'on consulte tel qu'on peut consulter les dieux dans une prière ou un oracle. Et l'idée que cela s'opère dans la figure ou le visage de la statue, du tableau, si ce n'est pas dans le vivant qui nous séduit. Serve cela pour le "déjà" de la deuxième partie de votre question.

Mais je voulais que ma réponse fut personnelle, vous parler du jeu établi entre vous et moi, à travers des pensées et de lectures qui puissent aller avec votre visage... et votre figure...

Je suis fidèle à tant de séductions vécues, de la part des visages, des figures, que ce serait de vous trahir de chanter la beauté du votre, de la votre. Des fantaisies tirées de votre perpétuelle adolescence, de l'ovale raphaëlite qui apparaît sur l'écran, du gentil corps de mannequin à culottes qui est couvert d'écriture impeccable, d'un nu porteur de prophéties, encore. C'est à ça donc que je penserais ? J'avoue que le livre que j'ai déjà lu à ce propos est La leçon, de Ionesco. Ce qui peut m'inspirer la jeunesse chez une figure, un visage, est l'envie de parler, de former une nouvelle personne. Cela arrive aux archontes planétaires quand l'âme encore innocente descend des cieux pour s'incarner et ils courbent de leurs coups de pinceau, obscurcissent ou rident ses traits dans la descente, quand elle passe par leur cercle. Bref, les frivoles dieux du ciel nous apprennent la concupiscence, tant elle soit créatrice de laideur que de beauté, tant elle soit la base de l'aptitude des humains à être civilisés. Je vous citerai là le livre de Giordano Bruno sur la magie et sa deuxième partie sur "les liens" existant aux éditions Allia. Il arrive à dire que plus une âme est instruite et raffinée plus elle est sensible à la séduction. C'est l'ambiance des idées de Marsilio Ficino, néoplatonicien plus proche de Proclus et Jamblique ou de Porphire et Plotin que de Platon lui-même, mais aussi quelqu'un à l'écoute du souffle de liberté courtisane de la Renaissance et qui a eu des contacts avec le fourmillant monde de la cabale marrane (des juifs en grande partie provenants de la diaspora espagnole).

Bref, le visage automatique, s'il n'est pas pathologique, nous soumet à des futures fascinations, mais le travail du peintre est de les rendre réciproques par son art. Freud serait là en train de parler de l'élaboration secondaire du rêve, celle qu'on commence au moment du réveil et qui finit de s'accomplir par la mise en paroles face à une deuxième personne.

J'ai besoin de panser la blessure de Cupidon par la mise en commun avec ma propre Vénus, me plaindre du désir à ma compagne la beauté.

Ai-je déjà lu le livre décisif ? Je pense que la lecture d'0vide, aussi bien ses Métamorphoses, que l'Art d'aimer, ont introduit dans ma vision du visage et figure, que ce soit pour penser, écrire ou peindre, l'idée pythagoricienne du dieu qui change de forme, soit la métamorphose, tout en restant immuable et abstrait. J'ai cherché les pastels et les huiles Sennellier du turquoise le plus intense pour faire juste les pupilles d'Eve Livet, ma compagne. Jamais avant de la connaître j'aurais pensé qu'une femme me mettrait dans la recherche fébrile d'une couleur. Et en même temps je l'ai peinte comme si je peignait chaque fois une nouvelle femme, une pleureuse, une rieuse, une dormeuse, une Dulcinée portant des lunettes de lecture, une fellatrix...

"Vue la teneur endurcie de plume et de pinceaux que vous collez à vos désirs brouillés, vos maux dilués (...)" disiez vous. Votre lettre n'était pas faite pour une réponse sobre et courte, elle rallumait en peu de mots le pétard qui nous monte haut, qui nous fait flamber dans une nuit d'écriture, dans une pas si raisonnable rédaction nocturne. Le philosophe se fait des callosités dans le cerveau à force de syllogismes, selon Cicéron. Oui, "teneur endurcie... du désir, du mal", chez l'artiste, pour suivre l'idée de l'écrivain latin. Je voulais vous parler de vous, mais m'adresser à vous revient au même, sinon je vous dirais que j'aime dans vos textes l'évocation fréquente du rire, du fou rire et du sourire, faits que je vous les rends endurcis à la plume et au pinceau, virtuellement... mais pourquoi pas de visu à mon atelier ? On endurcit pour faire durer, on fond en métal ou en littérature le désir, les maux.

Tout à l'heure mon réseau social a ouvert une fenêtre annonce : "une amie t'aime", avec un coeur rouge, pour que j'autorise la fonction "flirter". Décidément je suis pas geek, je ne vois pas l'intérêt d'instituer un substitut attitré du flirt sur mon écran. Je crois au monde physique, je passerai comme-ça les deux mille ans de la New Age, The Age of Aquarius. J'accomplis quelque chose là dessus. Même si je m'adonne à notre relation par blogs interposés. Un autre lien, qui doit rentrer par l'oeil, mais qui doit subir les métamorphoses du monde animé, de la nature terrienne. Pensons au Carnaval de Venise, dans quelques films : Allonsanfan des frères Taviani, les deux Don Giovanni, celui de Joseph Losey et celui de Carlos Saura. Le masque peut cacher toutes les éventualités planétaires, amour pur et fragile, concupiscence, inimitié politique, haine pure et mensonge.

Venez donc à mon atelier, masquée si vous le voulez, pour protéger l'amour pur, et pour atténuer le vice.

J'aime bien vous faire plaisir juste en écrivant, merci d'en avoir repris contact,

amicalement,

Manuel Montero

vendredi 22 avril 2011

Le Monde est aux monstres


(à propos de l'écriture de Marie-Agnès Michel)


Le Monde est aux monstres. En lisant les brouillons du roman de Marie-Agnès Michel qui doit sortir cette année, je me disais que plutôt que d'écrire un article, n'étant pas critique, je voudrais bientôt discuter avec elle un peu de tout devant un micro. Mais voilà que, la lecture des brouillons mûrissant dans mon esprit, je m'avance avec l'imagination sur ce futur entretien. Je me sens plutôt pressé de lui dire plein de choses, dont cette exclamation : Le Monde est aux monstres !!!


Ma rage, j'ai dû beaucoup la mâcher pour me rendre compte que j'étais impuissant à donner le texte mérité à Marie-Agnès. J'aurais dû parler de la destinée maudite inscrite dans ses livres. J'aurais dû rendre justice à la nuance, au luxe, à l'aristocratie de l'esprit (Bataille et cie.) et à celle cabalistique du texte - junk, beat, pulse, la touche Kathy Acker, la touche Eileen Myles, baroque et construite en même temps, le rendu adolescent de l'innocence qui échappe à toute lecture non initiée -, à la lente distillation de l'or, des drogues à venir, au triomphe de la ruine, de la jouvence et du cristal, ce que le manque et la rage m'empêchent d'écrire à présent. J'aurais dû m'attaquer aux éditeurs, aux critiques, aux mornes lecteurs à l'âme de délateur. J'aurais aimé même, pris d'enthousiasme, m'attaquer à ceux que je connais et leur foutre un bon coup de poing à l'estomac. Que juste pour une banale mise en ligne, ses textes, tout comme les miens, soient objet d'un si scrupuleux et précieux refus, me fait tordre de rire. Il semblerait qu'un Australien consulté a vérifié des fautes d'anglais honteuses. Et quoi d'autre ?


Des auteurs petit-bourgeois qui n'ont jamais réussi une ligne se recyclent en surveillants de la bonne grammaire. Pour quoi faire, ce zèle ? Ils prennent goût à mettre des zéros aux mauvais élèves, comme on sait, depuis qu'Erasme nous le raconte. Les ânes professeurs qui ont brûlé les livres de Pic, brûlé Bruno en personne et tant d'autres. Encore aujourd'hui l'étiquette "être un Pic de la Mirandole" est une disqualification au nom de la correction du texte et du style.


Un texte commun, écrit ensemble avec Marie-Agnès, est dénoncé comme sulfureux avec pompe et tonalité sadiquement didactique par un ridicule éditeur on line de Bordeaux. Il n'avait même pas à payer des droits d'auteur et il était cérémonieux comme un ministre ou un usurier délirant. Qu'est-ce qu'ils savent de nous les mongoliens de Bordeaux pour nous déclarer unanimement personae non gratae ? Ils savent, oui, ils ont l'instinct et l'intelligence d'une pieuvre, leur métier médiocre ils le connaissent bien, les universités, la famille, les clubs gastronomiques et l'herméneutique chauve de Deleuze pour perroquets bon-enfant sont faits pour cela.


Attention aux philistins bordelais, je suis sûr qu'ils vont sortir tous leurs titres, leurs accréditations de service d'ordre, de bons élèves, de parvenus naturels et à ne pas rater. Ils sont en vie dans les musées, dans les librairies, ou ils sont lecture obligée à la crèche, ou ils ont un site, du moins, ils ont surtout "une ligne éditoriale". Le service d''ordre, attention, se prend pour l'arbitre de la distinction, leurs leçons apprises et leur orthographe et leur propreté de vieilles filles ne parlent pas la langue de l'aristocrate, du renonçant, du casseur.


La quintessence que l'on donne en pâture au laboureur de notre tour d'ivoire, prison ou pissotière, exil, parfois luxueux, mais toujours solitaire, est toujours le même ivoire, celui de la corne du rêve, et de la défense d'éléphant, un trafique d'outre-tombe.


Un des rares traits naïfs de Marie-Agnès, ou une fausse modestie, lui a fait me transmettre ce qu'un éditeur lui avait annoncé depuis son deuxième livre, qu'elle était "sur une liste rouge". "Liste noire" était pour nous, autour de la chicorée grise de Montmartre, une couleur trop de fois avalée.


Qu'ils s'accrochent, qu'ils se vissent à leurs chaises : le Monde est aux monstres.


...

lundi 18 avril 2011

Dans le passé


nos quoque frugiferum sentimus, inutilis herba,
numen et invita iuvamur ope


*

Une gitane m'a dit dans le passé

à l'aube la première sous l'ombre trouble

de la cathédrale de Grenade :

"Tu feras pleurer une femme"

sa bonne aventure ma main dans la sienne

nos yeux buvant une liqueur matinale et triste

je n'avais de quoi lui payer la monnaie

et je lui ai rendue sa branche

"je te rends le romarin, mais je ne te rendrai pas ma chance"

déjà ton amour, maîtresse, était dans la douce détresse

de mère et de danseuse de la belle diseuse

sa docile sagesse comme le lion de Saint Gérôme

la branche rendue fut mon retour de Rome

*
Je ne change pas de gitane

aux pleurs je ne change les joies vaines

je reste fidèle au crépuscule décevant qui fut ma vie

pour y revenir et faire souffrir, c'est ma seule innocence

la lie sobre de ton malheur et la lance

qui s'avance dans ma folie et l'insuffisance du scrupule

je te pénètre, ma fleur, ma coupe, d'une lettre

et je fais suivre le cuivre à l'or dans mes caresses

le manque à l'amour, l'univers respire ainsi

tellement de messes obscurcissent le trésor, ne t'ai-je

dit que j'étais fou ? ou toi-même n'as-tu ri du ridicule

et de tant de ces vertus bizarres ? Le duvet noir

de mes fesses d'espagnol est juste une danse fugace

et de face le miroir te voit pleurer ce soir

c'est bête que j'attrape la lune de ton visage

dans le regard idiot de mes lunettes

"je ferais pleurer une femme" et je m'exerce au poème

double est mon dilemme quand les larmes reviennent

et l'aine ne m'aime autant que l'âme

*

samedi 16 avril 2011

Loto en el país de la mentira


(sueño confuso con Dahlia)

El acuático nenúfar se ha olvidado de que fue mujer, de que fue hombre,

de que fuimos nosotros los pétalos gloriosos de su triunfo sensual,

su nombre se escribe en mis sueños, esdrújulo y especioso,

y un jardín vecino lo aloja al lado de mi casa, fiestas sin palabras,

música nocturna, la flor se abre sin certeza, y nuestros cuerpos

están cerca como las drogas y la muerte, como el amor y la violencia.

Tantos nombres existieron que el sentido sólo es resumen de ese estanque

donde las carpas deslizan parcas fuego y humedad en la tibia descomposición del alga.

La gala del sueño es el silencio y la campana apagada de una existencia desconocida.

Las hojas hablan un lenguaje de plata lunática y de muriente y de risa apagada.

Las hojas del árbol se quejan de la deriva del loto y de la suerte traidora,

sin otra razón que la moda caduca de la alameda y de su fiesta,

desperté mucho antes que el mirlo precursor, en la hora funesta de la caza,

y pregunté si acaso yo era la cena ofrecida al discurso del olvido.

Se me respondió con sorprendente belleza y con lujo en el humo,

se me ungió de perfume y se me lavó en secreto, con caricias.

El nombre de la dalia, por ejemplo, era una oblea de infancia disoluta

y los usos de la pereza volvieron al agua de mi alma. Yo sabía

que la presa del búho y el crimen respira en cada loto, que el cielo

es el coto del ave y la noche mi culpa indiscernible por la que me encadenan.

Penando las almas lavan sus verdes melenas en la boca de los peces insomnes,

la mística y el despiste del pobre cortesano agitan el sistro inefable de Isis,

ése soy yo en el rito presente, el flaco sacerdote, el parásito sagrado,

el encargado del olvido, el anverso y el reverso del lino y la seda.

...

mercredi 13 avril 2011

the lesson


*

Never-read thoughts of dead in forgotten pyramids

single-breasted women of the jungle and their suffering

having no more to give than a fixed strain of milk and poverty

you wouldn't hear me telle whatever to you about it if I would not

but some wheight I carry stops my breath and my anxious silence

is supposed to reffer to people hidden in time and mixed indeed

in the fair smoke of air beating like blood in the call of tired feet

coming home as usual, going nowhere, foot notes stinking

and singing fish on yesterday's net, my hands crafty loss of sand behere

you would spell black pearls not to think on this thoughts.

*

Why couldn't I say I think about it ? The reason not to say is the unreal

melting with troubled gods polluted and raped by madness, I think.

The reason may be itself the story of a sacrifice not pleasant to heaven of men,

amazons in despair putting to trial and hung the girl coming to blood,

misery justice of mothers that is darkening the flour of our last mountain.

Have I said we had a mountain ? a place to meet the air in fair eyes closed

somebody to father ourselves, some rock to dance in time, never-read to us before

just come in the age of real birth, but no birth has place in worldly space,

even to be sat on the street is not permitted by this distorted fair,

tormenting womb of some goddess worst than darkening green and hibiscus,

some craft my hands made to obey, worst than idollized swords of stone men

bath in secrets and prayers, some craft of deepening spiders of lonely death,

the double binded absence in arrows trip to fear and the drying of our last tear.

*

There is a legend engraved in this scar my hand is caressing

just my hand understand so let it caress the legend in your scar.

A girl liveth and giveth her love and kissed the mouth of men,

what else could my hand discover all over flesh than nudity of pain and pleasure ?

take yourself the measure of your pain, and taste the pleasure of a milk and poverty legend.

*

mardi 12 avril 2011

je désire


Moi je désire aussi un revolver,

viser et tirer.

Je sors de vos peurs, de l'espace de noirceur.

Je serai un jour votre malchance, du reste

je suis la cendre anonyme du passé.

Je suis le diable qui trompe

dans l'agonie du mendiant,

dans les poèmes de pacotille d'une prisonnière,

d'une allumée qu'on ménage au dîner,

ou d'un exalté ou d'un jeune que vous comptez

ne plus revoir, qui fera la queue dans le froid,

qui sera fouillé pour votre tranquillité,

mes amis, je désire un revolver,

viser et tirer.

*

lundi 11 avril 2011

odisea

¿De qué sirve?

...


¿De qué sirve, si han matado el alma?


Tengo tanta rabia... pero ¿es otra cosa el espíritu que no poder ni escribir?


Quiero cantar la batalla del río con el tiempo, su victoria invisible.


Está seca la fuente, el agua es barro, todo lo puede la tierra,


la tierra de que está hecho el golem y tú mismo,


tu cuerpo no es agua porque el agua no existe,


y tampoco debiera existir la mentira que me cuentas.


El río conocía tan sólo el arte del llanto,


y se lo quitaron.


Es el rostro de Granada un cántaro vacío,


que no me dio de beber.


Ya se lloró lo llorado, sólo la risa,


sólo el canto del vacío,


el eco del nervio, guitarra o fantasma.


Fantasmas alegres, danza de la muerte en el sur,


nunca sabré qué es el sur. Cómo cantar


si tragué mi única moneda para llegar lejos


y mi voz es la limosna que me dieron.


¿Dónde está el río,


cuando las fuentes municipales escupen gaseosa


y la saliva es preferible al beso de la luna?


Las gallinas de Arabia se cagan en los viejos libros,


el cementerio es un paraíso


y una niña viene a despertarme.


Vuelta a empezar, la trama del poema


se parece a la hipocresía y yo estoy cansado.


El retrato de la tierra sin alma


tiene los ojos vidriosos de un secreto espejo.


Soy yo el tiempo derrotado


y el río muerto vuelve eterna mi derrota.


No conozco perros sino cuatro gatos


y el cuerpo de un dios es alimento de los patos


que contentos recorren la angustia y asisten a todo,


nadando en el lodo, sugiriendo errores a los locos


para verlos girar entorno, para tener materia.


Disfrazada la batalla en feria,


puede morir el toro con la dignidad que yo no tuve,


en el exilio interior no hay nada dentro


sino libros cerrados y amargos, hornillos


de café prestado, polvo y éter.


...